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Article inédit (Synthèse)

Sergio Benvenuto

La théorie freudienne du deuil et de la mélancolie

L’auteur reconstruit la théorie de Freud sur la mélancolie, soulignant sa relation avec le concept de narcissisme.

Selon Freud, les syndromes de la mélancolie et de la manie sont causés par deux expériences parfaitement « normales » : faire son deuil d’une perte, d’une part, et célébrer d’autre part. Mais, simultanément, il introduit deux éléments spécifiques qui permettent de cerner les différences entre la normalité et la « pathologie » : la mélancolie est suscitée par un processus de deuil en rapport avec un objet à la fois ambivalent et narcissique. Actuellement, le nœud du problème est le caractère narcissique attribué à l’objet perdu, dans la mesure où le concept psychanalytique de narcissisme n’a pas été clairement défini.

La thèse freudienne – selon laquelle le Surmoi de la personne souffrant de mélancolie prendrait plaisir à torturer son Soi – repose sur un concept essentiel en psychanalyse : la dissociation du Soi, le « splitting of subjectivity ». Cette dissociation survient entre le plaisir et la douleur : toute souffrance névrosée ou psychotique est en rapport avec une Lust (un plaisir) inconsciente, dans la mesure où il s’agit aussi de jouir. Pour Freud, l’être humain finit toujours par jouir – en termes philosophiques, le plaisir constitue sa vérité. Mais cette vérité peut devenir un phénomène d’absence (de plaisir).

Dans ce contexte, Freud décrit la dépression majeure comme quelque chose qui – bien qu’elle soit la pire des conditions – n’en est pas moins une forme de plaisir, comme quelque chose dont le Moi, réduit à l’état d’objet, doit payer le prix.

Pour Freud, les mécanismes réciproques du narcissisme expliquent le paradoxe faisant que le plaisir se manifeste comme une souffrance. Sa conception du narcissisme n’implique pas l’idée d’amour de soi ; il est une fausse identification au niveau de l’image de soi, une confusion dans laquelle l’individu prend quelqu’un d’autre pour lui-même. Dans le narcissisme, la nature problématique de la différence entre soi et les autres se manifeste.

Dans sa théorie de la dépression, Melanie Klein considère que cette dernière résulte de la construction d’une mythologie « spatiale » qui fait que l’objet en vient à être intégré dans le sujet. Freud, par contre, élabore une théorie beaucoup plus complexe, selon laquelle le Moi n’est pas simplement intérieur, alors que le monde de l’objet serait clairement extérieur : l’auteur souligne que la question essentielle chez Freud est celle du jeu dialectique qui oppose miroir et ombre.

Se fondant sur les paradoxes du narcissisme, il concentre son intérêt sur le mystère lié à l’objet freudien qui, lorsqu’il est absent, jette une ombre sur le Ich (le Moi) du sujet.

La phrase suivante est la clé permettant de comprendre la théorie freudienne : « er zwar weiss wen, aber nicht, was er an ihm verloren hat » (‘s’il sait bien qui il a perdu, il ne sait pas ce qu’il a perdu en rapport avec cette personne’) : Freud n’explique pas « ce » qui provoque la mélancolie. Selon l’auteur, ce « ce » correspond à la valeur narcissique du sujet, en d’autres termes c’est un « être quelqu’un d’autre » qui donne de la valeur et un sens à l’existence du sujet. Pour que le deuil devienne un état de mélancolie, il ne faut pas seulement que l’on perde quelque chose qui a de la valeur, mais aussi que l’on perde sa propre valeur (narcissique). Lorsque l’individu est narcissique, son propre Soi n’a de valeur qu’en relation avec l’objet doté de valeur et à partir du moment où cette valeur perd de sa stabilité, le sujet dans son entier perd sa valeur, devenant une sorte de ‘rebus’ qu’il faut éliminer.

Selon l’interprétation qu’en fait Freud, le narcissisme n’est pas seulement un reflet dans le miroir, mais aussi un obstacle. Il lie miroir réfléchissant et obstacle source de frustration. Le narcissisme peut donc être une barrière empêchant le sujet d’avoir une relation adéquate avec les autres et avec le monde. L’obstacle naît de la perte de l’objet donnant une valeur au sujet.

Ce qui distingue la personne souffrant de narcissisme (qui peut devenir une dépression) de tous ceux dont la blessure narcissique est « normale », c’est cette tendance à s’absorber dans le reflet – en d’autres termes, leur incapacité à aimer, même de manière transitoire.

La théorie élaborée par Freud sur la mélancolie sert de modèle à sa théorie de la moralité, en tant que domination du Surmoi. L’auteur examine cette théorie en rapport avec la doctrine freudienne d’Eros et de Thanatos. A un niveau fondamental, la pulsion de mort est une attraction destructive vers le plaisir. Dans ce sens, la mélancolie – qui se situe à la frontière du suicide – active la pulsion destructrice de l’individu envers lui-même ; mais cela arrive parce que le désir est toujours présent (une grande vitalité est requise pour tomber dans une dépression sévère).

Un paragraphe est consacré à l’explication du « succès » de la dépression dans notre civilisation : nous avons fait du principe de plaisir un idéal narcissique, dans le sens où notre société est agressivement nihiliste. Enfin, l’auteur analyse le statut des « explications » psychanalytiques et, donc, de la mélancolie. La psychanalyse se situe dans une zone frontière séparant l’explication des causes (sciences) et l’interprétation du sens (phénoménologie, herméneutique). Concernant la mélancolie, le tour de force accomplit par Freud est qu’il a réussi à la décrire en dépit du fait qu’il est impossible de distinguer cause et sens – en effet, nous sommes déprimés parce que nous subissons une perte (la cause), mais aussi parce que nous souffrons de narcissisme, en d’autres termes parce que nous nous sentons en quelque sorte coupables (le sens).

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